[territoire]
La notion de territoire a deux sens. En géographie, c’est, tout d’abord, une division de l’espace vécu au sens administratif. Il y a des territoires comme la nation,les régions les départements, les communes…Ce sont des espaces qui sont sous l’emprise de pouvoirs administratifs.
La deuxième définition est principalement issue des sciences sociales. Quand on dit qu’on vit dans un territoire on parle d’un espace pour lequel on a un attachement.
On appartient à un territoire national, on se sent français,parce qu’il y a cette notion d’appartenance. On peut se sentir breton, on peut se sentir corse, mais il y a la même notion d’espace d’attachement, qui est un espace qui peut être administratif, régional, historique ou même un espace qui n’a plus sa configuration administrative. Cela dit, ça peut être complètement indépendant de l’administration. On peut dire de quelqu’un qui est sur un banc qu’il en a fait son territoire. Le territoire est à ce moment là l’espace d’une personne ou de plusieurs personnes et il est parfois exclusif. D’où la notion de territorialité exclusive;donc avec tous les problèmes de conflits, de guerres, qui sont liés à la délimitation du territoire et à l’exclusion de ceux qui le revendiquent quand ils ne s’entendent pas et ne peuvent pas se mélanger.(PD)
[paysage]
le paysage est une notion complexe qui est essentiellement relationnelle. C’est à dire qu’il n’y a pas de paysage sans des sens qui donnent accès à l’espace. Plus simplement, le paysage c’est traditionnellement un regard porté sur l’espace. Dans la culture occidentale ces regards se traduisent par la représentation dans le domaine de l’art, de la littérature et de la science. Donc pas de regard, pas de sens, pas de perception, pas de représentation, pas de paysage.
Le territoire existe par des relations de type vécues ou politiques et administratives. Pour le dire plus simplement, La notion de territoire renvoie à un pouvoir qui est exercé par une personne ou par un groupe sur un espace. Le paysage, c’est la relation, qui passe par les sens, à ce territoire. Ce qui permet d’en parler, de le représenter, de le dessiner…
Ces deux notions se recouvrent un tout petit peu dans la mesure où le paysage est interprété comme espace vécu, polysensoriel. A ce moment il y a recoupement entre l’espace vécu en tant que paysage et le territoire en tant que lieu d’appartenance. Sinon les deux notions sont distinctes.
Les paysagistes praticiens, en particulier ceux de votre génération ont beaucoup évolué dans ce sens là. Les paysagistes parlent du paysage en tant que territoire ou du territoire en tant que paysage… Sur le plan scientifique, ce n’est pas facile de l’expliciter mais ça s’explique très bien.(PD)
[paysage d'objets]
Ca risque bien d’être un mot pour un autre. Le design de vêtement, le design d’une voiture on sait ce que c’est. Regrouper un ensemble d’objet et admettre qu’ils ont une relation entre eux, c’est ce que le géographe ou le paysagiste appelle un saut d’échelle.
On regarde un ensemble d’objets dans un espace. Par exemple dans une rue, il peut y avoir, des arbres, des bancs,… L’ensemble peut faire l’objet d’un projet dans le sens ou il s’agit de lui donner une cohérence plastique. Il y a une volonté de créer un espace dessiné et en même temps fait pour être écouté, ressenti.
Dans la mesure ou la polysensorialité intervient, les pratiques du design et du landscape design se recouvrent. On va faire finalement ce que d’autres ont appelé des ambiance. On va fabriquer des lieux. On va caractériser ces lieux par des signes. Des signes sonores, continus, discontinus, localisés….
La question du design dans l’espace va concerner des objets mais va surtout concerner un espace en temps qu’il contient des objets ou des signes perceptibles. Dans ce cas là ça devient assez légitime et le travail du urban designer se confond avec le travail du landscape designer.(PD)
[design]
Le design a une légitimité à s’occuper de territoire, à condition de faire entrer la notion de trajet et pas seulement la signalétique. En philosophie entre l’objet et le sujet, il manque le trajet. Quelque part la notion de territoire réfère au continuum, à l’espace-temps et donc au trajet. Il me semble que vous avez là un terrain extraordinaire, le terrain de la trajectographie. La question du mouvement et de son accélération amène la nécessité du passage de la géographie à la trajectographie. Je trouve que cela a une grande légitimité si vous vous embarquez sur le terrain de la mobilité de l’hyper-mobilité et même de l’inertie, l’inertie du temps réel.
Le rapport entre l’homme et l’objet est un problème de designer, Il faudrait l’élargir à une recherche sur le rapport entre l’homme et son territoire. l’objet joue un rôle d’intermédiaire aussi bien dans le trajet visuel que dans le trajet corporel. On est bien d’accord que la télévision est un trajet, la vision à distance est un trajet et j’ai même souvent dit que la première machine de vitesse c’est le télescope et la longue vue, donc ce qui se trafique en ce moment avec Hubble qui veut voir l’origine du monde c’est un phénomène qui commence avec Galilée, c’est une machine de vitesse de la vision qui va esquisser les machines de télé-vision qui donne à voir comme Google par exemple. Il y a effectivement là quelque chose de très important aussi bien dans les deux domaines, le corporel c’est à dire le déplacement des corps et des objets, et le déplacement du point de vue. C’est pour cela que j’ai intitulé un de mes livres “l’art à perte de vue” ce que les gens n’ont compris pas d’ailleurs beaucoup ont pensé à l’aveuglement mais ce que je voulais dire c’est le contraire, c’est la téléobjectivité, le fait de voir au delà de son champs de perception et c’est un trajet déterminant, on le voit avec l’importance politique de Google à travers GoogleEarth et GoogleStreet. A mon avis il y a quelque chose là qui touche à l’immatériel mais on est obligé c’est une des réalités de l’époque et de l’avenir.(pv)
Le design, c’est un mot anglais qui pour moi est identique au mot conception. Sachant qu’il y a à la fois la notion de dessin et la notion de désignation au sens de nommer c’est à dire connaître ou reconnaître quelque chose de perceptible. Il s’agit de créer des formes. A ce titre là, les paysagistes, du moins les concepteurs, peuvent se prétendre des spécialiste du landscape design.
C’est à dire un concepteur de projets dont l’objectif est de construire et pérenniser des forme anciennes, mais le plus souvent nouvelles. Ca se comprend très bien quand on l’extrapole du design d’objet vers le design d’une place, d’une rue,…
Extrapoler au territoire ça devient beaucoup plus difficile parce qu’il n’y a pas de légitimité à ce que le designer s’empare de toutes les formes que les habitants, les touristes,… perçoivent.
Il n’y a pas à priori de légitimité sinon l’idée que chacun aurait besoin de voir un espace qui serait fait pour lui. Pour un objet, c’est facile à faire tandis que fabriquer les formes de l’espace vécu en tant que ce soit les produits d’un projet, c’est beaucoup plus difficile. C’est pour ça qu’à ce moment là le projet de territoire en tant qu’il est perçu comme paysage peut très bien se concevoir à travers un projet de paysage qui sera le travail d’un designer a condition qu’il fasse l’objet d’une gouvernance. C’est à dire de l’intervention des différents acteurs, publiques, privés, habitants,… Tout ceux qui ont quelque chose à dire sur la production des formes qui ne peuvent pas toutes passer par le dessin du designer.
La conclusion, c’est que la légitimité n’est pas évidente.(PD)
[limites]
Les limites ne sont pas qu’un trait sur une carte. Leurs caractéristiques varient suivant les espaces qu’elles séparent.
La frontière entre les champs ça n’est pas qu’une ligne. Elle a une épaisseur. Elle est elle-même territoire entre les territoires. C’est une haie taillée d’arbustes centenaires, un tas de pierres, une haie de ronce, des herbes hautes où se mêlent l’orge du champ de gauche et le sorgo du champ de droite. Elle est zone de frottement entre les espaces. Suivant sa nature, elle possède différents degrés de porosité. Elle joue un rôle de filtre entre les espaces qu’elle articule.
Quand nous concevons des espaces – qu’il s’agisse d’une cité ou d’une boîte – leurs parois doivent être pensées comme des filtres. Qu’est-ce que je laisse ou ne laisse pas passer ? Quel trajet je bloque et quel trajet je permets ?(JSP)
Bien sûr, on peut travailler le thème de la limite de cette façon là. Comment est-ce qu’on marque, qu’on remarque une limite pour autant qu’on veuille qu’elle soit perceptible. Cependant, la question de la limite se travaille souvent de l’intérieur du territoire. Demandez par exemple dans le monde agricole, comment voulez-vous qu’on marque la limite de votre propriété?… Le paysan à souvent déjà répondu à cette question. L’humanité n’ a pas attendu les designers pour se préoccuper de la question de la limite.
Il y a cependant d’autre formes de limites, des limites communales,des limites invisibles, des limites historiques…
On peut imaginer des marquages de toutes nature avec des designers dont le métier c’est de marquer. Mais à partir du moment où l’on est plus dans l’espace publique, il y a beaucoup moins de légitimité à marquer.
Le monde de la limite, c’est le monde de la proxémie(1) aussi au niveau des individus. Donc le design, c’est un des éléments qui peut aider à fabriquer des nouveaux territoires pour de nouveaux usages et de nouveaux acteurs.(PD)
[trajets]
Quand on me parle de territoire et qu’on évacue la notion de parcours visuel ou physique il y a là une sorte d’interdit qui m’étonne. On a oublié l’être du trajet : objet sujet trajet. L’oubli du trajet et de l’intervalle en occident est quelque chose d’extraordinaire, je crois que la grande crise économique de l’occident est liée à ça.
Le territoire est approprié par le mouvement. Par exemple la chevalerie s’est appropriée le territoire ou plutôt le terroir des sédentaires et des agriculteurs. Les moyens de transport, le ferroviaire marquent le territoire. La navigation et le trajet nautique comme premier trajet important et définissent un territoire maritime. Il est très important de revenir aux territoires maritimes parce qu’aujourd’hui, les flux l’emportent sur les stocks et donc la notion de fluidité est une notion centrale de la notion de territoire. Il y a beaucoup de paradoxes dans ce que je dis mais ce ne sont pas mes paradoxes. Ce sont ceux de la situation.(PV)
Est-ce que l’on s’approprie le territoire lorsqu’on fait un trajet, je n’en suis pas certain. Même si vous faites un trajet des milliers de fois. la première fois, vous remarquez ce qu’il y a autour de votre voiture, et puis au bout d’un certain temps, vous ne le remarquez plus. Si vous abandonnez ce trajet et que vous revenez,vous allez simplement reconnaître ce que vous avez vu. C’est un trajet que vous étiez obligé de faire et donc un circuit qui vous est familier.
La familiarité ne coïncide pas avec la notion d’appartenance. L’appartenance c’est la revendication. Si on vous vole votre territoire on vous prive d’un morceau de vous-même. Si on bouleverse un trajet qui vous est familier ce n’est pas la même chose : il n’y a pas d’investissement affectif. Dans certain cas il y a des trajets qui impliquent des investissements affectifs mais pas ceux que recouvrent la familiarité, l’habitude d’un trajet.(PD)
[Hors-sol]
On est en train de voir se constituer une sorte de hors-sol de la société. Un élément extraordinaire pour vous et extraordinairement polémique, c’est le rachat des terres arables par des compagnies privées. Je pense à Daewoo qui achète la moitié des terres arables de Madagascar, je pense à la Chine qui achète de nombreux terrains en Afrique ou en Amérique Latine. Il y a là un problème réellement territorial, réellement géographique et politique qui met d’ailleurs en cause l’économie mondiale, l’économie-monde comme dirait Braudel étant donné que le foncier est le soubassement des valeurs. A l’origine le foncier était la richesse même d’où l’impérialisme.
Quelle est la nature du territoire hors sol ? La question se pose déjà dans le cas des immeubles multi-étages. Avec mes amis comme Jean Nouvel, on est en train de s’engueuler parce que je ne suis pas contre la tour, je suis contre les tours comme solution. Je rappelle qu’en ce moment, au Japon, on cherche à construire des buildings de plusieurs kilomètre de haut. Il y a une sorte de renversement qui est pathologique qui n’est pas seulement une prouesse architecturale comme la skyline ou la Tour Eiffel. Les niveaux, les étages, l’ascensionnel sont des éléments qui font partie de la dynamique de la trajectographie qui est là en élévation et pas seulement en étendue. On peut dire qu’il s’agit d’une autoroute verticale avec l’ascenseur. En ce moment, l’ascenseur domine sur la voiture. C’est aujourd’hui le véhicule le plus utilisé dans le monde. On peut même dire, et c’est peut-être sérieux, que le ciel va dominer sur le sol étant donné que c’est le lieu des ondes et des transferts d’information.(PV)
[Submersion]
Il y a aussi la notion de submersion qui est importante pour vous. Si je prends le cas des Maldives par exemple, le territoire de l’archipel est en train de disparaître, donc la question de submersion pose la question du sol. Ce n’est plus du territoire au sens géographique, c’est le sol.
Le sol est submergé donc ce n’est plus un sol. Donc la question se pose aussi de la perte du territoire, non seulement par rachat comme dans le cas des terres arables, mais aussi de la perte du sol à vivre pour des populations. Je crois qu’on ne peut pas traiter du territoire sans traiter du sol, c’est-à-dire la relation entre le ciel et le sol, les trois sphères : la lithosphère, l’atmosphère et l’hydrosphère. Et en ce moment, la lithosphère est menacée dans l’atmosphère avec la pollution et de l’autre côté par l’hydrosphère avec la submersion.(PV)
[traçabilité]
Aujourd’hui la traçabilité des produits, la traçabilité des personnes nécessite une trajectographie, je crois que demain la traçabilité remplacera sans doute l’identité. L’identité est effectivement liée à une géographie, à une position de naissance avec le droit au sol, l’identité nationale etc. Je crois que l’on va vers une traçabilité ou le trajet de la personne dominera sur l’identité d’origine, le droit au trajet dominera le droit de propriété. On le voit aujourd’hui dans l’évolution de la sédentarité, sont sédentaires ceux qui sont partout chez eux grâce au portable, aussi bien dans le Tgv dans l’ascenseur que dans l’avion et nomades ceux qui ne sont nul part chez eux sinon sur les quais dans les tentes dans les camps. On embraye tout de suite sur des dynamique et à mon avis le design doit assumer ce passage de la géographie, de la territorialité à la trajectographie.(PV)
[Marqueurs du territoire]
L’objet est marqueur du milieu dans le même sens qu’on pourrait parler en médecine de marqueurs. C’est à dire qu’il est à la fois un signal et un concentré du corps dont il fait partie. Par exemple un ganglion est le marqueur physiologique d’une infection. Il marque le milieu dans lequel il se trouve dans son mouvement. Un tracteur marque le sol de deux ornières caractéristiques. Celles qu’aujourd’hui on assimile communément à la forme d’un chemin de campagne. Il est marqué en retour par l’abrasion de ce milieu. Le vent, la pluie, le choc d’une branche d’arbre…. autant de trajets qui caractérisent le milieu dans lequel l’objet évolue. L’objet devient marqueur du territoire quand il sert à marquer une limite. On trouvera dans ce rôle le clocher d’une église qui dans l’étendue de son signal sonore délimite un territoire paroissial, la borne de limite d’un champ, l’enseigne publicitaire. Pourtant, si on prend l’exemple d’une voiture, elle conditionne la taille des infrastructures, elle marque par là le dessin des villes. Pourrait-on dire en ce cas là qu’en plus d’être marqueurs du milieux, les objets peuvent tous être envisagés en tant que marqueurs du territoire.(jsp)
Je ne crois pas que vous puissiez dire ça. Vous marquez un territoire au sens ou vous mettez en place un signe qui indique que c’est vous qui êtes-là. Et ce signe il est constant. Il est là pour dire c’est la volonté de x ou y de s’ancrer. Dans le territoire il y a une notion d’ancrage, presque de racine et l’appartenance,elle se manifeste visiblement ou pas.
La voiture est un moment, elle circule, elle ne marque rien du tout. Ce qui marque simplement, c’est l’autoroute, qui est le lieux du passage, c’est le territoire de l’état, de la société d’autoroute. On voit des voitures passer, mais il n’y a pas d’intention de la voiture de marquer le territoire dans lequel elle circule. Alors que l’autoroute, lorsqu’elle est dans le paysage, elle va le marquer dans le sens où elle va indiquer un lieu de circulation. L’automobiliste lui n’a pas l’intention de marquer quoique ce soit, il passe. (PD)
[champs]
D’un point de vue humain l’étendue est forcément parcourable, elle est un continuum. Je suis étonné de voir à quel point la relativité Einsteinnienne n’est pas entré dans le jargon habituel. Le territoire n’est pas une masse de matière inerte, il est un champs à la fois de perception et d’action. La notion de territoire et de champs sont liés. Ce n’est pas la matérialité de la terre qui fait le territoire c’est la complexité du terrestre. En temps qu’urbaniste j’ai une théorie des trois corps, le corps territorial qui est le corps premier de l’histoire, qui est le corps de l’astre, le corps social comme second et le corps animal ou le corps humain si on préfère en troisième, celui qui est doué du mouvement de l’être. Donc la notion de corporalité entraîne la relation au trois corps dans l’ordre de prépondérance.(PD)
Philippe Rekacewicz :
cartographe
12 juin 2009
— UNE VISION DU MONDE
La carte est-elle un outil de représentation, d’interprétation ou de compréhension du monde?
La carte longtemps considérée comme média, support ou outil pour présenter des données, du savoir de la connaissance est à mon sens beaucoup plus une image interprétée, une vision du monde qui est celle du cartographe ou de son commanditaire. La carte qu’il produit représente une vision du monde, le monde tel qu’il le voit ou tel qu’il voudrait qu’il soit. Ce n’est donc en rien une représentation de la réalité. Il n’existe pas de représentation « officielles », admises par tous, du découpage politique du monde. Chacun a sa vérité et ses arguments. il n’existe pas de règles ni d’autorité délivrant des solutions faciles. Rien d’autre ne permet de trancher que des constructions intellectuelles plus ou moins défendables, inspirées de la culture, de l’histoire et de la géographie, et dont s’emparent les producteurs de cartes, y compris les États eux-mêmes. l’ONU, souvent prise entre plusieurs feux, reste l’institution la plus légitime pour proposer des solutions équitables. Les divisions cartographiques des diverses agences des Nations unies prennent toujours le soin d’indiquer sur les cartes que la représentation des frontières est symbolique, et ne relève pas de leur responsabilité… La Chine vue par la Chine ne se superpose pas à la Chine vue par l’Inde. Les différentes visions nationales et internationales, expriment la sensibilité des peuples, la perception qu’ils ont des sociétés humaines et de leurs modes d’organisation spatiale.
— REPRÉSENTATION TRONQUÉE DE LA RÉALITÉ
Est-ce qu’il rentre une part de subjectivité dans vos cartes et quels arrangements trouvez-vous avec cela?
La carte est une représentation nécessairement tronquée de la réalité, c’est donc un mensonge au moins par omission. Le cartographe synthétise, simplifie, renonce, sélectionne, de manière théoriquement raisonnée, les éléments qu’il veut cartographier. Sur quelles bases ? Ses croyances philosophiques, religieuses, son savoir, ses connaissances, sa sensibilité, ses desseins, ses idéaux politiques, etc… tout joue, tout compte dans la création cartographique. Même armé de la connaissance nécessaire d’une région ou d’une thématique, sortir des images figées pour conceptualiser, imaginer une nouvelle manière de montrer le monde, refléter avec justesse les évolutions politiques et culturelles s’avère très difficile.
Expression miniature de ce qui se passe sur des espaces gigantesques, la carte offre une représentation sur laquelle on ne peut tout transposer. Son créateur propose un document filtré, censuré, qui témoigne plus de sa manière de concevoir le monde que d’une quelconque image transposée. Elle peut ainsi faire l’objet de toutes sortes de manipulations, des plus grossières aux plus discrètes. Elle est éminemment politique, et considérée comme un efficace outil de propagande par le pouvoir.
— MÉTHODOLOGIE
Quelle relation faites vous entre l’expérience, l’observation d’un territoire, et le dessin d’une carte?
Le processus de création cartographique se place justement entre l’observation du terrain (qui inclut aussi le travail de bureau, la collecte des données et des informations sur un sujet, la collecte du matériau brut, quantitatif et qualitatif, les idées, les intuitions) et la projection sur un morceau de papier de la construction mentale de la carte. La carte est une composition visuelle et le cartographe l’interface intuitive entre la réalité et sa représentation. Il lui est impossible de penser son projet en lien direct avec ce qu’il voit du monde, puisque entre les deux, précisément, intervient toute une batterie de filtres. Comme un metteur en scène de théâtre qui, sur la base du monde réel, choisit la personnalité de ses acteurs et l’atmosphère de ses décors.
— OBJECTIVITÉ
La carte est souvent considéré par le lecteur comme une représentation objective, d’ou vient cette confusion?
La confusion, dans l’esprit des lecteurs, vient à la fois de la forme finale de la carte : des images belles, précises, parfois très fouillées et surtout imprimées, ce qui lui donne une légitimité presque absolue, en particulier quand elle est estampillée par des États, des institutions nationales ou internationales réputées et reconnues. Et par une vision aérienne globale, elle permet d’embrasser des pays ou des continents d’un seul coup d’œil ce qui procure une sourde impression de puissance et nous donne l’illusion de contrôler l’espace.
La carte géographique n’est pas le territoire. Elle en est tout au plus une représentation ou une « perception ».Elle donne les clés pour entrer dans le territoire et constitue une des grilles de lecture possibles pour le comprendre.
— RELATION À L’ART : L’ESQUISSE
La sélection d’objets et d’événements, comme le choix des représentations visuelles qui les symbolisent, relève exclusivement de la responsabilité des producteurs de la carte, qui voient s’ouvrir au délà des portes du mensonge et de la manipulation celles de l’imagination et de la créativité. La nature, les paysages urbains ou industriels offrent parfois les sources d’inspiration pour créer les symboles dont on saupoudre son tracé : une simple promenade sur la lande surplombant la baie des Trépassés en Bretagne, et l’observation des vagues en séries de guirlandes légèrement courbées donnera une idée pour le dessin de la forme et du dynamisme des flèches… Empruntant à l’art, avec lequel la cartographie entretient une relation intime, puisqu’elle en utilise les moyens et la matière première : formes, surfaces, lignes et points, texture, couleurs, mouvement, contraste, intensité, brillance, relief… Le système cartographique constitue une véritable mise en scène graphique du fonctionnement du monde.
Cette relation à l’art trouve sa pleine expression dans le travail d’esquisse qui préfigure la naissance de la carte. La phase de recherche, l’exploration graphique et les essais se font toujours au crayon — même en ces temps hypertechnologiques. « Par tous les dieux d’Afrique, que le cartographe devait être en colère ! », s’est exclamé ce visiteur originaire du Nigeria après avoir longuement disséqué l’une des esquisses exposées au Musée d’art moderne de Vienne — celle qui représente symboliquement la mort de milliers de migrants clandestins pris au piège des filets de protection dressés par l’Union européenne (Cf. L’Atlas du Monde diplomatique, p. 75, la carte intitulée « Mourir aux portes de l’Europe ».). Aurait-il dit la même chose devant une carte informatisée ? Non seulement les crayons offrent une bien plus grande liberté de ton, mais l’esquisse manuelle permet de figurer avec beaucoup plus de flexibilité et de force l’« imprécision » cartographique, généralement considérée comme inacceptable lorsque le document est informatisé.
L’esquisse favorise la rencontre d’un public plus large avec la géographie. D’apparence moins scientifique, elle fait moins peur à ceux qu’intéressent les grandes questions d’actualité et qui redécouvrent sous les traits crayonnés quelques fragrances de leur scolarité. Elle autorise en même temps une plus grande abstraction, une sorte de dématérialisation de la carte. Laquelle se changerait presque en alibi, simple vecteur pour transmettre un message politique. Le support géographique devient secondaire, l’important étant ce qu’on lui surimpose : un ensemble d’informations déconnectées de la carte, dans le sens où l’on ne cherche pas à les localiser précisément dans l’espace.
— AUTEUR
C’est vers la fin des années 1980 que Le Monde diplomatique s’est intéressé de près à la discipline cartographique et à l’infinie richesse de ses modes d’expression. En combinaison avec le texte, les cartes thématiques se révèlent être de formidables outils qui viennent éclairer d’une lumière nouvelle les grands thèmes géopolitiques que le journal traite régulièrement. Peu à peu, à partir de 1990, la carte est travaillée et éditée comme un texte : elle procède avant tout d’une intention, et sa genèse, d’une méthodologie rigoureuse. Les données et les informations sont soigneusement collectées, les sources référencées, les modes de représentations visuelles scrupuleusement choisis… De simple objet technique, elle devient une production d’auteur qui se fond dans le texte comme un attribut essentiel aidant le lecteur à réaliser l’extension et les conséquences géographiques des analyses qui lui sont proposées.



































